Rōnin (浪人)

 

Une femme est assise dans le métro qui file entre Nippori et Ueno. Elle est jeune et grande, plus que les autres femmes et que certains hommes. Tout autour d’elle il y a un vide que personne n’ose combler.

À chaque station, on se tasse un peu plus, et tandis que s’avance le crépuscule, le vide qui ceint la femme au sabre demeure. On craint sans doute le katana qu’elle tient comme un bâton par le milieu de son fourreau. L’arme et son porteur exercent un invisible pouvoir sur les passagers. Sans prendre garde à la gêne qu’elle suscite, la femme fait tinter deux clochettes attachées par des cordons tressés.

Elle a un tatouage au dos de la main, une créature d’encre intelligente qui se roule entre deux veines délicates. Le katana tinte doucement. On entend presque sourire la femme.

Sur la vidbande au-dessus des portes, une pub pour le dernier modèle de moto griffé Shinzu sollicite de sa part une réponse en réalité augmentée. Partage d’expérience sensorielle, du vécu compressé en replay dans votre cortex, un tour gratuit sur le fauve ultime de la marque star de Chiba City… La femme dégage le pop-up d’un clin d’oeil

Son reflet dans la vitre du train dit un peu la force et l’équilibre de ses gênes. De là, sans doute, lui vient cette manière d’être au monde, souplesse et aisance. Elle est pareille, dans l’encre qui noie la ville, à quelque demi-dieu du printemps.

Elle porte un tee-shirt qui laisse ses épaules nues, un débardeur sportswear d’un rouge dense, en nanotextile à l’épreuve des lames. Sur ses bras une série de symboles tatoués jusqu’au pli du coude.

Son pantalon est un genre de hakama gris perle, d’un style très sûr, dessiné par un créateur d’Harajuku pour les rônins de son clan, et il bouffe élégamment au-dessus d’une paire de demi-bottes souples. Les cheveux sont pleins d’une énergie contenue. Ils se répandent sur des épaules, à la fois rondes et nerveuses, avec une nonchalante élégance.

Le visage de cette femme, beau à épuiser les regards, n’est habité par rien d’autre qu’un peu d’ennui.

Ueeeno ! Ueeeno desu ! chante la voix douce de la ligne Yamanote. This is Ueno Station. Doors on the left side will open…

Entre dans la rame un homme, katana à la hanche. Même espèce, mêmes effets. On s’écarte devant lui, on le salue brièvement, les yeux baissés. Il vient se planter à côté de la femme, après s’être incliné devant elle de manière très formelle, s’attirant au passage quelques coups d’œil curieux.

Les deux bushis parlent à voix basse. Ils évoquent en peu de mots les années noires, les rônins, et leurs combats menés pour les faibles contre les forts. Ils parlent aussi de la perte du sens, de la médiocrité des samouraïs retombés dans l’errance. De la corruption du bushido, une fois encore, comme si l’honnêteté et la droiture constituaient toujours un défi lancé au monde.

Leurs phrases sont des courbes nettes, séparées par de longs silences. Parfois, ils rient avec pudeur à un souvenir commun. A la station de Shinjuku, un drone scanne leurs sceaux shogunaux lors d’un contrôle de routine. Ils ne prêtent pas attention à la petite I.A.

Le train poursuit sa ronde. Il file sur le grand rail magnétique tout autour du cœur de la ville. La nuit s’immisce entre les tours, les polygones ultrasécurisés des zaïbatsus et les arcologies incandescentes. Tokyo se montre par les vitres du train. Des toiles électriques passent. Glissent au loin. La pluie en diagonale fouette le verre et fait baver les couleurs.

L’homme raconte à la femme qu’il travaille pour la Nihon Rail, où il dirige désormais une
section très spéciale de la sécurité du Subplex d’Ikebukuro. Qu’il gagne beaucoup de bons
yens, en servant des citoyens que rien ne menace, sinon l’ennui terminal d’une existence où le keiretsu pourvoit à tout, naissance, éducation, travail, plaisir et mort. Qu’il veille à des intérêts. Qu’il protège des hommes faits de fils et de tissus brillants, et qu’il voit un vide immense derrière eux, et des mains pâles et de longs doigts. Et il avoue, du bout des lèvres, sa peur d’être comme eux.

Elle l’écoute avec patience. Il laisse voir sa tristesse, oublie sa pudeur. Elle est toujours celle du clan que l’on vient voir pour parler. Pour se sentir protégé. Elle avait oublié ce rôle mais les choses sont comme avant. Elle en dit peu sur sa propre vie. Elle écoute… Elle écoute… Ils sont assis à présent. Toujours seuls.

L’homme parle maintenant de ce qu’il croit avoir perdu, la voie et la vertu, les chemins du zen, et ce bushido remis à neuf auquel elle n’a jamais cru, au fond. Leurs idéaux fondés sur des fantasmes. Quand enfin l’homme lui demande d’être son kaishakunin, elle secoue la tête.

— Je ne fais plus ces trucs-là, lui dit-elle.

L’homme regarde devant lui, acquiesce et sourit peut-être. Elle descend à la station suivante.

— Salut, Gorô.
— Salut, Ayame. À une prochaine fois.

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