La Femme Soldat et quelques fragments d’histoires

Je te vois ne plus penser, Keren. Et tu te tais, parce qu’il n’y a rien à dire qui mesure. Délimite et explique. Existe-t-il seulement, quelque part, trois mots qui puissent être prononcés sans qu’ils ne laissent aussitôt l’impression d’avoir été bavés sur l’image, en guise de sous-titres bâclés ? Qu’est-ce qui peut encore être dit, là, sur cette place encombrée de cadavres, qui ne diminuerait pas la mesure de l’acte ? Tu ne bouges plus, Keren. Tu ne sais plus comment renouer l’instant au droit fil du temps. Tu te contentes de contempler les morts et les vivants, que rien ne distingue. Certains sont debout, d’autres pas.

Combien sont-ils, au juste, à osciller parmi les débris, à lever les yeux vers rien, avec leurs bras qu’on dirait désossés, et qui s’allongent comme s’ils cherchaient à se traîner sur le goudron, où toutes les traces se lisent encore ? Des dos voûtés, des cous faibles, des pieds sales et nus, des doigts secs à tomber et tout le reste enfoui dans des vêtements. Et tout ça pue d’avoir été délaissé. Oublié. Combien sont-ils ? Cent ou plus ? Pestiférés. Sans mémoire. Pire, sans conscience. Pour eux, il n’y a plus rien à faire.

Nous enfilons à la hâte les équipements de protection supplémentaires. Ça sent la merde et la pisse et les ventres ouverts. Partout. Mais ce qui n’a ni odeur ni forme nous effraie davantage.

Impossible pour les patrouilleurs MWO de franchir le barrage. Il va falloir ouvrir un passage. Tu fais de grands signes et une série de tirs assourdissants venus du ciel abattent pièce à pièce l’agglomérat de métal qui barre l’entrée. La carcasse du bus, dressée, tombe comme une colonne. Le gros de tes soldats pénètre sur la place et ils rompent le maléfice par l’action. Tu les disperses au milieu des cahutes affreuses. Il faut sécuriser la zone, c’est l’objectif. Alors ils tirent sur des couvertures durcies par la crasse pour regarder dans ces trous de tôle et parpaings où se terrent d’autres cauchemars. Ils braquent le faisceau de leurs lampes et disent quelques mots âpres dans ton oreillette. Les renforts viendront bientôt, des hélicos, des équipes sanitaires. Tu dois t’assurer que les lieux sont sûrs, et tu parles à nouveau, fort et clair. La mécanique du soldat en toi t’abstrait du spectacle. Je te vois lutter pour tenir tes émotions à distance.

Tu croises mon regard un instant. Je me dis : C’est à cela que ressemble l’approche du gouffre.

Je manque de trébucher sur des lambeaux d’hommes. Je suis les pas de tes soldats. Je les photographie, sans jamais pénétrer dans l’espace où ils se confrontent au drame. À quoi bon choisir un autre sujet que leurs visages, leurs yeux jeunes tout à coup ternis, enfoncés sous les sourcils, au-dessus du masque filtrant qui ne les protège peut-être pas. Tout s’écrit dans leurs attitudes. Et les tiennes.

Et moi ? Je me traîne au milieu de ce cauchemar de chairs gonflées. J’enjambe des choses sans bouche ou sans nez ou sans yeux et parfois rien de tout cela n’est visible au milieu des rouges labours des lames et des balles. D’un bras, j’aide un fantôme à s’asseoir, puis un autre, qui n’a pas la force de lever les yeux vers moi. Je donne à boire à une femme dont les lèvres sont des crevasses. Partout, dans les ravages causés par la décohérence et dans ce crime énorme perpétré dans l’urgence d’une retraite militaire, je lis un message sans ambiguïté : N’attendez rien de nous que vous puissiez comprendre. Nous nous faisons processus, protocoles, machines de Dieu. Nous laisserons dans la poussière de notre passage des signes qui clament : Nous nous sommes défaits de toute morale !

Cordon de sécurité, déploiement des sentinelles aux angles… Il faut, Keren, que tu penses pour nous tous, parce que cette place suppliciée t’est échue en héritage.

Pour un peu, dans ce contre-jour où tu te dessines, le soleil te coifferait d’une couronne.

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